Bouquet de parfums
Dans le jardin de mon esprit, Des filles graciles mélangent Leurs corps en un bouquet étrange Dont la fragrance me guérit.
Un remugle de chien mouillé Succombe à la senteur soyeuse D'une princesse malicieuse, Habile à me désennuyer.
Une odeur de cigare froid S'efface sous la douce haleine D'une mystérieuse sirène, Guide de mes brûlants émois.
L'épouvantable puanteur D'une enfilade de poubelles Meurt dans le parfum de cannelle D'une dame chère à mon cœur.
Un effluve de rat crevé S'éteint sous l'odeur envoûtante D'une fée dont la main ardente Conduit mes vertiges rêvés.
Jardin de l'enfance
Je garde au fond du cœur mon jardin de l'enfance, Où germe un chapelet de refrains enchanteurs Qui ponctuent le ballet des crayons de couleur, Habiles pourfendeurs des devoirs de vacances.
Dans mon âme palpite un village de France, Où le gai rossignol célèbre la douceur Du soleil bienveillant dont les tièdes lueurs Mènent sur la fontaine une enivrante danse.
Le crissement aigu de la plume d'acier, Que dirige ma main sur le laiteux cahier, Résonne tendrement au creux de ma mémoire.
La craie sur le tableau trace un savant lacis De présages radieux, inscrits sur le grimoire De mes jeunes années, exemptes de soucis.
Je dis l'enfance
Je dis l'enfance solitaire Vécue dans mes rêves secrets Mes premiers émois littéraires L'odeur du chocolat au lait.
Je dis la table du dimanche La pintade au four et le riz Mon aversion pour l'aube blanche De ma communion à Paris.
Je dis les chères cigarettes Fumées dans un sombre recoin Les premiers verres dans les fêtes Les moqueries de mes copains.
Je dis l'attente des vacances La joie de quitter la cité D'oublier les odeurs d'essence Au cœur de la Franche-Comté.
J'ai grandi
J'ai grandi tiraillée Entre fureur et confitures Enroulée dans mes rêves secrets.
J'ai grandi en vitesse Pressée de déchirer mon innocence Au lieu de pleurer je serrais les mâchoires.
J'ai grandi à voix basse Pour ne pas figer mon sang J'apprenais les mots de lumière.
J'ai grandi en improvisant À côté des adultes écartelés Entre mensonge et cours de la bourse.
J'ai grandi en apprenant à sourire Pour étouffer mes souffrances Dans le désert de la décence.
J'ai grandi sous un ciel inquiétant J'élaguais ma froide candeur Sacrifiée à mes châteaux en Espagne.
J'ai grandi maladroitement De flânerie en course folle J'ai épuisé mon enfance. J'ai grandi à la campagne
J'ai grandi parmi la verdure Entre des jardins et des prés, Une rivière et des fourrés, Bercée par la douce nature.
J'ai connu l'aurore câline, Le parfum des bottes de foin Et la bonne gelée de coings Qui venait fleurir mes tartines.
J'ai appris à soigner les plantes, Les vignes de notre terroir. L'odeur de l'herbe dans le soir Lançait ses notes flamboyantes.
J'ai vécu près des mirabelles Dans un village haut en couleur Entre la tendresse des fleurs Et la chanson des hirondelles.
J'ai grandi en ville
J'ai grandi à l'étroit dans la fureur des villes Où le béton compose un tableau de rancœurs En graffitis sanglants aux messages vengeurs, La poésie urbaine éclate en mots hostiles.
J'ai appris à marcher près des automobiles, Ornements citadins qui remplacent les fleurs. Les bourdonnants rubans de taches de couleur Défilaient sous mes yeux, sournois comme un reptile.
J'ai connu la violence et les tristes leçons Que donnent dans la rue les bandes de garçons, De menace en affront, j'ai forgé mon armure.
Mon esprit solitaire oubliait les parpaings, Ma vie imaginaire embaumait la nature, Je rêvais de jardins, de torrents, de sapins.
J'ai tué mon enfance
J'ai tué mon enfance à coups de « Notre Père » Lourdement ressassés dans les dortoirs ombreux Où se fanait la croix d'un Jésus poussiéreux, Inapte à racheter nos mensonges polaires.
J'ai mangé le pain noir tartiné de misère Des pensionnats bardés de surveillants affreux, Empressés d'étouffer les rebelles au creux De la main d'un Seigneur au visage sévère.
J'ai trompé mon ennui dans mes rêves fiévreux, Journellement trahis par mon esprit peureux, Brisé par des années de litanies amères.
J'éconduis désormais d'un rire vigoureux Les prophètes bavards, afin de me soustraire Au perfide poison de leurs fumeux mystères.
Fille unique échange
Je suis fille unique, j'échange mes après-midi solitaires entre le frigo et la télé, les parties de cartes où je jonglais avec quatre jeux ; J'échange mes farces téléphoniques perpétuelles qui n'amusaient que moi, les gâteaux préparés par moi seule et mangés seule - mes parents ne sont même pas gourmands ; J'échange mes lectures interminables, mes rêveries silencieuses et la vie que je m'inventais ; J'échange mes tristesses inavouées et mes questions sans réponse sur Dieu, l'avenir ou la science ; J'échange mon foyer déserté, mes parents toujours au travail, ma famille éloignée, dispersée dans toutes les régions de France, les animaux qu'on n'a jamais eus parce qu'il aurait fallu s'en occuper ; J'échange mes vaines demandes de tendresse, les rares repas partagés avec mes parents entre le journal télé et le film, en silence, pour ne pas déranger ; J'échange mon enfance facile et ma violence étouffée contre une vie plus animée, des rires et des pleurs, des enfants qui se chamaillent, des frères et des sœurs pour hier et pour demain ; J'échange.
Je connais un pays
Je connais un pays immense Où la brise invite à la danse Des fleurs aux exquises fragrances.
Je connais une île de rêve, Dont les oiseaux égaient la grève, Sitôt que le soleil se lève.
Je connais un charmant village Où la joie des enfants présage Un futur exempt de nuages.
Je connais un jardin désert Que borde une voûte outremer, Habile à submerger l'hiver.
Je connais une demoiselle Dont les yeux limpides révèlent Une passion qui m'ensorcelle.
Patricia Guénot
www.gazzettadisondrio.it - 30 V 08 - n. 15/2008, anno XI° |